En attendant la motivation de conclure mon post-mortem de la campagne des Cinq Supplices pour l'Appel de Cthulhu, je vous propose un compte-rendu de notre premier one-shot de "Wulin, édition du Lotus Pourpre", auquel se succédera probablement un autre pour notre second one-shot en cours de jeu (vous connaissez ma fiabilité rédactionnelle). En guise de scénario, nous avons joué "Pour quelques fleurs de chrysanthème", l'intrigue touffue proposée dans le livre de base de la première édition. Une occasion de m'appliquer à corriger les défauts de ma masterisation de 2015 !



Wulin, édition du Lotus Pourpre

Wulin, édition du Lotus Pourpre est la seconde itération d'un jeu de rôle voué à retranscrire l'ambiance des histoires de capes et d'épée chinoises. La première version, Wulin, Chroniques du Pinceau et de l'Épée, m'avait fatalement atteint en plein cœur, en me rappelant avec mélancolie les belles années de notre campagne de Qin, les Royaumes Combattants. Cette refonte se justifiait de plusieurs raisons : outre de coûteux problèmes sur la première édition (voir, entre autres, l'interview de l'éditeur par Le Fix, partie 1 et partie 2), la qualité de l'ouvrage pouvait être améliorée, les règles souffraient d'un manque de synthèse et pouvaient également bénéficier de petits ajustements. Une campagne de financement participatif à hauteur de 35'000€ a permis la concrétisation de ce projet qui, je l'espère, rencontrera le succès qu'il mérite.

En termes d'ambiance, si vous connaissez déjà Qin, les Royaumes Combattants, considérez que Qin et Wulin forment un diptyque. Qin présentait la naissance de la culture chinoise impériale, unifiée et moderne, qui remisait les héros vagabonds, les marginaux et leur monde de superstitions au placard. Dans Wulin, on retrouve cette société rigide et hiérarchisée à bout de souffle, quelques 13 siècles plus tard. Sclérosée, elle s'effondre sur elle-même, dysfonctionne au point où sa population en souffre. Des héros improbables, à l'image de ceux d'antan, reprennent alors leur place et leur légitimité auprès des opprimés, comme une lueur d'espoir dans le marasme politique et l'insécurité économique.

Résumons rapidement les bases du jeu : les joueurs sont invités à créer des Youxia, redresseurs de tort populaires et super-héroïques, qui s'opposent à la déliquescence et aux adversaires des Song du Sud, une dynastie chinoise du XIIème siècle. Ces personnages se caractérisent tant par des données factuelles (comme dans la plupart des jeux de rôle) que par les rumeurs et les on-dit qui courent à leur sujet. La réputation est au cœur du système, poussant vos joueurs à interpréter leurs personnages avec éclat et grandiloquence. Du système, on peut pointer du doigt quelques lourdeurs résiduelles, quelques déséquilibres potentiels, mais tout ça n'a pas d'importance face à son originalité et sa cohérence. Les mécaniques d'incitation à la prise de risque forcent le respect. Non seulement ceux-ci collent au contexte et à l'âme du jeu (entre autres, on utilise des D8, le score "4" est néfaste, le score "8" ultra-positif), mais ils modifient naturellement le comportement des joueurs. Un exemple : dans un jeu traditionnel, on lance ses dés et on espère obtenir le meilleur résultat possible. Le hasard dira dans quelle mesure l'audacieuse joueuse qui tente de faire franchir un fossé à son PJ parviendra à ses fins. Dans Wulin, comme dans Legends of the Five Rings, on mise. D'abord, on négocie avec la meneuse pour déterminer les rumeurs qui entrent en jeu pour son action. Parfois même, l'action sera si belle que vos camarades autour de la table sacrifieront quelques points de légende de leurs personnages pour vous octroyer des chances supplémentaires. Ensuite, on fixe soi-même un seuil de difficulté à atteindre. Finalement, on lance les dés. Si le résultat est inférieur aux prédictions, le système offre quelques options pour se rattraper (encaisser des points de "Yin" ou de "Yang" qui, à terme, peuvent rendre fou ou malade). Mais la beauté, la finesse du système tient au fait qu'il punit l'excès de prudence : si jamais votre score dépasse le seuil que vous vous êtes fixé, alors votre personnage subira une perte de points de souffle équivalente à la différence entre le seuil misé et le score obtenu. Il a insufflé trop d'énergie dans une action qui n'en demandait pas tant. Les timides apprendront vite, au cours d'un combat, qu'il vaut mieux rater une attaque ambitieuse que de s'essouffler en se limitant à des pichenettes sans envergure. Je ne me souviens plus exactement qui de Laurent Rambour - l'éditeur - ou de Nicolas Henry - l'auteur - est un grand fan du système de "Wushu", mais la parenté se ressent : avec Wulin, jouez avec hardiesse, ou prenez le risque d'essuyer les plâtres. Pour autant, le disciple dépasse amplement le maître, tant Wulin me semble bien plus cohérent, structuré et consistant que Wushu.

Je reviendrai plus amplement sur le jeu et son système, soit durant le compte-rendu de notre second one-shot, soit dans un article à part entière. Sachez néanmoins que ce bon Wulin a suscité l'enthousiasme unanime de nos joueurs (9 personnes), à tel point que l'un d'entre eux a d'ailleurs investi dans la gamme afin de masteriser à son tour.

Notre one-shot: Pour quelques Fleurs de chrysanthème

Malheur à vous qui lirez la section qui suit si jamais vous souhaitiez jouer ce scénario du côté des PJ : mon article révèle des pans critiques de ce script et vous risquez de vous gâcher le plaisir.

Le canal de la cité de Wuxi, période contemporaine. Copyright Hana169, sous licence CC-BY-SA. Source : Wikipedia.

"Pour quelques Fleurs de chrysanthème", le scénario que nous avons joué, est donc issu de la première édition. Il prend la forme d'un tournoi qu'un événement va transformer en enquête. Deux individus menacent la vie de Kang Aiwei, le gouverneur de la cité de Wuxi. L'un agit par pur orgueil - Liu Taizhong, bras droit aux dents longues - et l'autre le fait par vengeance - Yue Zhu, Youxia que Taizhong manipule en lui faisant croire que son ancien amant Aiwei l'a abandonnée. Ma première équipe de 2015 était constituée de mercenaires, tendant naturellement vers le vagabondage, l'alcool et les pitreries. Sans surprise, ils ont exploré la cité par ses bas-fonds, pour neutraliser les deux antagonistes sans pour autant comprendre leurs motivations (vous pouvez trouver le résumé-fleuve de nos aventures ici). Cette fois-ci, j'étais bien décidé à rectifier mes nombreuses approximations (notamment les lieux, les heures, les bâtiments) et à offrir aux joueurs le fin mot de l'histoire. L'équipe de 2018 a créé un groupe "à la façon du clan Yang", une famille de noblesse d'épée, marginalisée par les lettrés et belliqueuse à l'égard des envahisseurs Jin. Forcément, avec des contacts dans le gouvernement et dans l'armée, le groupe a plutôt exploré les hautes sphères. Mais l'une des filles de la famille avait la fibre artistique, aussi s'acoquinait-elle volontiers avec la plèbe et les acteurs - une occasion en or de mettre en scène les différents PNJs susceptibles de narrer l'histoire de Yue Zhu. L'autre fille de la famille, revêche, était proche de sa shifu : aussi en ai-je profité pour lui suggérer qu'elle pouvait être la disciple de An Liang. Avec mes "pions" en place, tout semblait indiquer que l'intrigue allait se dénouer d'elle-même. Heureusement, je n'avais rien parié là-dessus. Si l'équipe a rapidement obtenu les preuves de l'implication d'An Liang dans le complot, l'empêchant d'assassiner Tong Lipo et d'obtenir le poison meurtrier, ils n'ont pas suivi d'autres pistes. Tardivement, ils ont découvert le secret du Démon à la Pivoine, mais l'ont laissé assassiner Abandon Révélé sans s'y intéresser davantage, offrant à Liu Taizhong une opportunité d'éliminer tout ce petit monde d'un coup. Le résultat des courses, c'est qu'An Liang a bien été maîtrisée lors de sa tentative d'assassinat direct sur Kang Aiwei (quelques jets de dés quasi-cosmiques phénoménaux ont été nécessaires à cette occasion), mais elle n'a pas pipé mot quant à ses raisons. Taizhong s'en est donc sorti indemne, même s'il n'a pas pu mettre à bien son plan. Une victoire en demi-teinte, encore plus frustrante que celle du premier groupe. Alors certes, ce second groupe a pêché par prudence, sans doute trop habitué à l'Appel de Cthulhu et aux risques qu'impliquent des prises d'initiative déraisonnables. Quand on le compare aux joyeux lurons de 2015 qui s'amusaient à bouter le feu aux entrepôts de la cité, c'est le jour et la nuit.

Au-delà de cette spécificité, le scénario lui-même invite à manquer des pistes. En 2015, j'ai commis une erreur en sous-estimant la préparation nécessaire à sa bonne tenue. Et pour cause, parler ici de "richesse" est un euphémisme : sur la poignée de jours que représente cette aventure, les PJ peuvent (1) rencontrer une petite trentaine de PNJ (et plus encore, avec la nouvelle description détaillée de la ville), (2) participer à un tournoi (pour rappel, ce simple fait constituait un scénario en soi dans Legends of the Five Rings), (3) résoudre une enquête via trois pistes dont certaines ramifications sont parfois ténues, puis (4) éventuellement prendre part à un siège dont la gravité dépendra entièrement de leurs actions. MJ, vous devrez également connaître la cité de Wuxi à la perfection pour restituer toute l'originalité de son cadre et offrir à votre tablée de la matière à laquelle se raccrocher. Pour bien faire, trouver quelques photos modernes pour représenter l'avenue Chang'An ou l'île de la Tortue ne sera pas de trop. Bref, vous préparerez fatalement beaucoup de détails auxquels vos joueurs n'accorderont pas d'importance : ils vont certes mordre à une ou deux pistes et les démêler avec soin, mais la compréhension globale de l'histoire leur passera presque fatalement sous le nez. D'où ma frustration. Voici quelques remarques et conseils plus pratiques pour vous aider à exploiter pleinement le potentiel de Pour quelques Fleurs de chrysanthème :

  • Cherchez impérativement des images pour illustrer les PNJ. Notre équipe de 2018 disposait de petites fiches illustrées pour (presque) chaque personnage rencontré. Ces aides de jeu permettront aux joueurs de réfléchir posément aux connexions entre les PNJ du scénario et - qui sait ? - d'éviter d'en oublier. J'ai pioché mes images dans les portraits d'officier de la série vidéoludique "Romance of the Three Kingdoms". À défaut d'images, imprimez à minima des petites fiches que votre équipe pourra remplir.
  • De même, la carte de Wuxi est une aide de jeu à imprimer à tout prix.
  • La condamnation des PJ a foiré dans mes deux parties. Les preuves à leur encontre étaient bien trop maigres pour justifier une véritable disgrâce (surtout le deuxième groupe, respectueux des lois, qui a refusé de s'infiltrer dans le Yamen à la poursuite du Démon). Qui plus est, il suffit d'un personnage loquace dans votre équipe pour faire tourner le vent en sa faveur lors de sa plaidoirie. Je ne joue peut-être pas assez méchamment mes PNJ, ceci dit.
  • Liu Taizhong, en bon "bras droit maléfique", a immédiatement attiré la suspicion de mes deux groupes. Même si votre équipe refuse de se fier aux clichés scénaristiques, elle devrait tout de même mettre à jour au point un de ses complots sans mal. Ce n'est donc pas la peine d'égrainer trop de pistes à son sujet.
  • Sauver Kang Aiwei du poison semble tout aussi évident. En revanche, le protéger de la colère d'An Liang est tout de suite plus gageur. En 2015, j'ai négligé un peu les règles pour permettre aux PJ de prendre le dessus rapidement. En 2018, les joueurs ont fort judicieusement utilisé leurs points pour mettre la Youxia hors d'état de nuire (la chance y était aussi pour beaucoup, car à un jet de dés près, Kang Aiwei passait l'arme à gauche). Gardez à l'esprit qu'avec un personnage aussi puissant, il serait facile de faire mourir le gouverneur sans que les PJ ne puissent réagir.
  • Dans nos deux parties, la piste de Guo Jie, le scribe saoul, est passée sous le nez des joueurs. Sans Guo Jie, difficile de retrouver tous les morceaux du puzzle pour comprendre la vérité quant à An Liang. Il est donc critique de mettre ce PNJ sous les yeux de vos joueurs. Dans ma seconde partie, j'ai réintégré Guo Jie à la cour par l'entremise de Liu Taizhong. Ces précisions étaient censées susciter la curiosité des joueurs, en vain.
  • Quand bien même votre équipe parviendrait à comprendre les raisons de la culpabilité de Guo Jie, il ne serait pas nécessairement aisé de saisir que le gouverneur éprouve toujours de nobles sentiments pour Yue Zhu, qu'il pense morte. La meilleure possibilité évoquée dans le scénario est de faire participer la femme du gouverneur, mais il n'est pas aisé pour le Youxia moyen d'approcher une telle personne. Dans ma partie de 2015, j'avais décidé que Aiwei se rendait chaque soir à un temple pour y faire une prière - l'occasion de les approcher, lui et sa femme, mais également de comprendre qu'il faisait le deuil d'un être cher. Ça me semble une précision nécessaire pour le rendre accessible aux PJ. Dans notre cas, ils s'étaient faits une vague idée de la situation, mais rien qui ne pouvait relier An Liang à Kang Aiwei (vu que Guo Jie faisait des bulles avec son sang dans sa résidence).

Voilà, avec toutes ces précisions et précautions en tête, je pense que vous devriez pouvoir profiter du meilleur de ce scénario. Malgré sa complexité, il offre une liberté d'action très gratifiante dans un cadre riche. Les nombreuses aides de jeu, les PNJ marquants à foison et la cité en elle-même suggèrent suffisamment d'éléments pour que même à court d'idées, vous puissiez répondre aux actions des joueurs avec cohérence et sans hésitation.